Il est des territoires qu'on croit avoir compris parce qu'on y a posé les pieds une fois. L'Ardèche, pour beaucoup, c'est les gorges, la lavande, les campings en été. On pense savoir. En fait, on ne sait rien. Le Tour des Cévennes d'Ardèche existe précisément pour corriger cette illusion. Quatre jours de VTTAE entre maquis et forêts de sapins, entre villages huguenots et hauts plateaux balayés par le vent, suffisent à remettre l'église au milieu du village : ce territoire-là est vaste, exigeant, sauvage et véritablement plus beau qu'on ne l'imaginait.
Nous étions trois vélos électriques, des cuisses pas toutes neuves, et cette conviction commune que l'aventure se mérite, qu'elle n'est pas au fond d'une brochure touristique mais plutôt au bout d'un sentier technique après quatre heures de montée.

Étape 1 - Les Vans → Lablachère : l'apéritif trompeur
On ne part pas à la légère depuis Les Vans. Marlène et Célia, de l'office de tourisme, nous briefent avec la précision bienveillante de gens qui connaissent leur territoire sur le bout des doigts. Le ciel est bleu. Les jambes sont fraîches. On veut presque croire à une promenade.
Le premier tronçon vers Banne donne le ton. Des sentiers ombragés longent des murs de pierres sèches, ces murs qui n'ont pas été bâtis, ils ont été pensés, pierre par pierre, par des générations de paysans qui sculptaient le flanc des collines pour en arracher quelques rangs de vigne. La végétation est méridionale : chênes verts, pins, garrigues, parfums secs. On roule en souriant. Puis les premiers passages techniques arrivent, plus tôt qu'attendu, et le sourire se concentre.

La pause déjeuner sous le fort de Banne est une récompense. Assis à l'ombre d'un mûrier platane, on contemple les alentours depuis ce promontoire qui a vu passer les guerres de religion, les révoltes des Camisards, et maintenant trois VTTistes qui mangent des sandwichs. L'histoire a le sens de l'humour.

L'après-midi traverse les plaines de Berrias, les vignes, le joli village de Chandolas et son église à clocher carré, une Ardèche douce, ouverte, avant que le sentier ne reprenne ses droits.

Le chemin qui mène aux falaises de Lunel est exigeant.

On verra un panneau indiquant un dolmen qu'on ne verra pas. La récompense visuelle est à la hauteur de l'effort : La crête qui surplombe Joyeuse, peu avant l'arrivée à Lablachère, offre un panorama spectaculaire sur la vallée de la Beaume. On s'arrête. On regarde. On profite de la vie, de la vue, et de notre privilège de vivre en France.

L'auberge de la Couronne nous reçoit. On dormira bien.
🗺 Étape 1 sur UtagawaVTT : Les Vans → Lablachère
Étape 2 - Lablachère → Rocles : la journée chameau
On savait que ce serait dur. On ne savait pas à quel point.

La matinée commence en douceur dans la plaine, l'air encore frais, les jambes déjà en confiance. A travers les vignes et la forêt de pins, on monte jusqu'à Planzolles, où un sculpteur facétieux a dressé à l'entrée du village une structure métallique à la gloire du picodon : la vache est l'animal préféré du VTTiste, mais la chèvre assure l'intérim avec grande dignité. On rit. On redescend, puis on monte encore. La forêt de pins prend le relais, ses racines piégeuses semblant posées là à dessein pour les jours de sentiers secs.
La Drobie se traverse sur deux ponts de pierre. Anciens, serré entre les falaises, ils inspirent le respect. L'eau est claire. On n'a pas le temps de s'y baigner, mais on y pense.

Saint-Mélany marque la pause méridienne. Le restaurant Au Bon Port justifie son nom : accueil ardéchois sans façon, assiettes généreuses, sieste au pied de l'église ensuite, face au soleil. La paix du monde, pour trente minutes.
Puis la chapelle Saint-Régis à Dompnac est une halte bienvenue dans la longue ascension vers le sommet de Chaylar. On a salué saint Régis au passage et on a laissé un mot sur le livre d'or de la chapelle.


Ce qui suit, entre Beaumont et Sarrabasche, appartient à cette catégorie d'expériences dont on rit beaucoup, mais seulement une fois rentré. Les arbres tombés barrent le sentier par dizaines. Chaque passage se négocie. Un dérailleur rend l'âme sur une pierre, quarante-cinq minutes de mécanique improvisée dans les fougères, puis la décision stoïque de pousser le vélo sans chaîne. Le service client exceptionnel du loueur AMC7 arrive quelques dizaines de minutes plus tard et remplace le vélo.

Puis on frôle quelque chose de plus sérieux : une chute, une branche en guise de pieu, une côte qui résiste de justesse. On ne dit rien sur le moment. On y pense le soir, au gîte vers Rocles, autour d'un dîner qui ressemble à la cène.

L'étape est magnifique. Mais elle ne vous mentira pas, ce sera la plus difficile de notre périple.
🗺 Étape 2 sur UtagawaVTT : Lablachère → Rocles
Étape 3 — Rocles → Montselgues : le sommet du monde
Il y a des journées qui commencent trop tôt et finissent trop tard, et qui pourtant manquent à l'appel dès le lendemain. La troisième étape est de celles-là.

Trois heures de montée vers le plateau du Tanargue. Long. Régulier. Caillouteux sur les passages raides où l'assistance électrique cesse d'être un luxe pour devenir une nécessité vitale.

À 1 400 mètres d'altitude, le vent est froid. On déjeune en quinze minutes montre au poignet, à l'abri d'un minuscule muret de pierres sèches, un de ces refuges improvisés que les bergers construisaient pour les bêtes et que les VTTistes adoptent avec grande reconnaissance. La montagne ne vous offre rien sans condition.

Puis le plateau s'ouvre. Et là, quelque chose change. Le Ventoux au loin. La chaîne du Mont-Blanc quand l'air est suffisamment limpide.

Les jonquilles qui poussent aux abords de la station de ski de la Croix de Bozon. Une station de ski en Ardèche : on ne l'avait pas vu venir celle-là. Elle existe, modeste mais méritante, mêlant ski alpin et ski de fond sur ces hauteurs que personne ne soupçonne depuis le bas.

La forêt de sapins qui suit a ce sol moussu, élastique sous les roues, qui rend la descente presque tendre. Les épines croustilles sous les pneus de nos vélos. On passe dans le lit d'une ravine que les épisodes cévenols transforment en torrent, mais aujourd'hui, c'est du calcaire sec et du bonheur pur.

Loubaresse, village perché, carrefour passé des muletiers, nous offre une pause bien méritée au gîte communal. Puis les pistes entourées de genêts en fleurs nous rapprochent du final de l'étape. Montselgues, village de caractère que les randonneurs connaissent mieux que les cyclistes, mais qui mérite que les deux se disputent le terrain. Jean-Marie, qui tient le gîte associatif, est de ces personnages qui font vivre un endroit à force de conviction tranquille. Le repas du soir est à la hauteur : la bière fraiche est locale, on mange bien, ici, et c'est aussi une forme de patrimoine.
🗺 Étape 3 sur UtagawaVTT : Rocles → Montselgues
Étape 4 Montselgues → Les Vans : sous les nuages, vers la lumière
La météo avait promis de la pluie depuis plusieurs jours. Elle a tenu parole.
Le ciel est bas, gris compact, le crachin remplace l'air cristallin des jours précédents, les nuages s'accrochent sur les hauteurs. On hésite. Puis on se rappelle pourquoi on est là. On enfile les vestes imperméables et on part.


La première partie est mystique au sens propre du terme. On passe un troupeau de vaches. Des ânes nous observent. On évolue sur les plateaux parmi les genêts en fleurs, des taches jaunes dans la grisaille, cette lumière que la nature produit quand le ciel refuse de le faire. Les descentes sont rendues glissantes par l'humidité ; il faut lire chaque virage, anticiper chaque racine. Nous ne sommes pas des patineurs sur glace, nous sommes des VTTistes, pourtant on se pose la question. La concentration est totale. C'est une forme de méditation que seuls les sentiers techniques procurent.
Les pierres et les dalles nous rappellent brutalement que nous sommes sur deux roues. Nos pieds ne sont pas plus à l'aise lorsqu'il faut pousser.

Dans la vallée on souffle. On mange une banane pour se sustenter. Le jaune est définitivement la couleur dominante de cette étape. La pluie se calme un moment. Puis la dernière partie se déroule d'abord sur piste et petite route. Le tumulte d'une rivière en contrebas nous accompagne. La fin approche. On est en haut et une magnifique descente enduro, technique comme on les aime, nous ramène aux Vans. Les machines sont fatiguées. Les hommes le sont aussi aussi, ils sont indemnes. Mais quelque chose en eux est, étrangement, plus léger qu'au départ.

🗺 Étape 4 sur UtagawaVTT : Montselgues → Les Vans
On croit connaître l'Ardèche. Ses gorges, les campings, la rivière. C'est une Ardèche. Il en existe une autre, coincée entre le nord et le sud, entre la garrigue et les hauts plateaux ventés, entre les villages huguenots où l'histoire s'est coagulée dans la pierre et les forêts de sapins où l'on entend rien d'autre que le vent et ses propres pneus.
Le Tour des Cévennes d'Ardèche traverse cette autre Ardèche. Exigeante, il faut être honnête : les sentiers sont parfois très techniques, les dénivelés réels, les conditions capricieuses. Mais variée comme peu d'itinérances le sont, alternant les ambiances à chaque virage (végétation méridionale, forêts de feuillus et de résineux, prairies d'altitude, ravines sèches) et généreuse en panoramas comme en rencontres.
Les gens d'ici accueillent sans esbroufe. Ils ont cet art des territoires ruraux qui n'ont rien à vendre mais tout à partager : un repas honnête, un gîte de caractère, quelques mots échangés sur le chemin entre un propriétaire de gîte et trois VTTistes trempés. C'est peu. C'est beaucoup. C'est la France qu'on aime.
Nul besoin de brûler du kérosène et traverser une frontière pour se sentir dépaysé. Quatre jours et quelques centaines de kilomètres suffisent à atteindre une Ardèche qu'on n'imaginait pas, profonde, authentique, dépouillée et riche à la fois. Cette contradiction est peut-être le secret des beaux territoires.
On en redemande.