Il est des voyages qui ne s'oublient pas. Des séquences de pédalage qui, bien au-delà des kilomètres avalés et des dénivelés gravis, s'inscrivent dans la chair et l'âme comme une expérience fondatrice. Le Grand Tour des Écrins en VTTAE, c'est six étapes, près de quatre cents kilomètres, plus de treize mille mètres de dénivelé positif, et surtout l'ivresse de la haute montagne, cette sensation unique où l'homme, face à l'immensité minérale, se sent à la fois infiniment petit et profondément vivant.
Il y a une justice dans la fatigue : elle ne ment jamais. On peut tricher une fois avec mille personnes ; on ne triche pas mille fois avec une seule. On ne triche pas non plus avec des cols à plus de 2 000 mètres d'altitude et des singles engagés.
Sept VTTistes ont décidé de vérifier cet adage sur le Tour des Écrins, en pleine Coupe du monde de football et en plein démarrage du Tour de France, pour boucler à VTTAE cette traversée qui ceinture le massif comme une couronne de granit posée sur la carte.
On avait lu des superlatifs sur ce parcours. On en écrit d'autres, peut-être plus modestes, plus authentiques et proches de nos ressentis sur le terrain : ça grimpe, ça roule, ça a du flow, et ça vaut vraiment le déplacement. On vous emmène.

Étape 1 – Embrun → Ancelle : l'eau bleue et la première gifle
Départ tardif, neuf heures sonnées, sous un soleil déjà généreux. La soirée de la veille s'était prolongée devant un match de foot disputé jusqu'au bout de la nuit par l'équipe de France. Il fallait récupérer.
Les premiers coups de pédale ont ce goût particulier des matins de lendemain difficile : les jambes protestent poliment, la tête est encore à moitié ailleurs, et pourtant le chemin, lui, ne négocie pas. Il impose sa loi tranquille, et le corps, invariablement, finit par suivre.

On quitte Embrun par son plan d'eau, sous un chemin ombragé qui grimpe en balcon sans vous prévenir. Le lac de Serre-Ponçon, dans le dos, tient lieu de boussole : bleu turquoise, presque insolent au milieu d'un pays qui grille à chaleur tournante.

L'air sent déjà la résine chaude et la poussière du chemin. On grimpe vers l'aire de décollage des parapentes de Réallon, où quelques silhouettes s'élancent dans le vide avec cette désinvolture qu'on envie sans l'imiter, puis un single technique et joueur nous plonge dans le secteur du Gournet.

Toute descente, ici, se mérite. Les aiguilles de Chabrières encadrent la dernière plongée vers les pistes d'Ancelle, minérales et fières, indifférentes à notre petite épopée du jour.

Le panneau d'arrivée a ce charme discret des premières victoires d'étape. Le soir, l'hôtel des Autanes nous attend avec un spa aussi salvateur qu'inattendu. On y répare, en silence, ce que la première journée a proprement démonté.
👉 Étape 1 sur UtagawaVTT : Embrun → Ancelle
Étape 2 – Ancelle → Corps : le Drac et ses plans d'eau
L'étape démarre avec un single qui serpente dans les prairies jaunies d'Ancelle, montagnes plantées à l'horizon. La chaleur a déjà roussi l'herbe ; on roule sur un tapis de paille dorée qui craque sous les pneus.

Puis de larges pistes fraîches, en sous-bois, longent une canalisation ancienne jusqu'à Pont-du-Fossé, probablement le canal de Gap, qui détourne l'eau du Drac et l'achemine, sur des dizaines de kilomètres, jusqu'à la ville éponyme. Il y a quelque chose d'apaisant à rouler au fil d'un ouvrage humain aussi discret que patient, qui travaille depuis un siècle sans qu'on y prête attention.
Soudain le Drac s'offre à nous, mais impose ses conditions : petits ponts de bois, un bras de rivière qu'on ne franchit qu'à pied.

L'eau glacée sur les mollets fait office de première récompense de la journée. Pause déjeuner au bord du lac de Roaffan, pique-nique gastronomique avec nappe, sieste méritée à l'ombre des mélèzes.

On repart alourdi de sommeil et de bonne chère, ce qui n'annonce jamais rien de bon pour la suite. À la descente, un vol plané dans une épingle se termine mieux qu'il n'aurait pu : plus de peur que de mal, la montagne a de l'humour, elle le distribue équitablement.

Le clocher qu'on aperçoit au loin rassure autant qu'il annonce l'effort qui reste. La fin d'étape ne plaisante pas : un single terriblement pentu, tressé de dizaines d'épingles, avant les 500 derniers mètres de dénivelé qui mènent à Corps.

On y arrive fourbu, et l'on bataille encore un peu, cette fois avec l'hôtelière, qui refuse obstinément de fermer le garage à vélos. Elle entendra raison après une insistance appuyée. Nos destriers dormiront en sécurité, et nous sur nos deux oreilles, après un bon repas.
👉 Étape 2 sur UtagawaVTT : Ancelle → Corps
Étape 3 – Corps → Bourg-d'Oisans : les cols et les sanctuaires
La montée vers La Salette, dès la sortie de Corps, ne laisse aucun répit. Elle ne rejoint pas tout à fait le sanctuaire (on bifurque quelques kilomètres avant) mais grimpe tout de même sec vers le col d'Hurtières puis le col de Lière. On y croise d'abord le cimetière des Canadiens, à la mémoire de pèlerins tombés en avion sur la tête de l'Obiou, puis des stèles sur le chemin de pèlerinage, simples pierres ornées de lithographies religieuses. La montagne garde ses morts comme elle garde ses cailloux : sans manières.

On avance en silence un moment, comme il convient face à ce genre de mémoire. Une baignade improvisée dans les sept abreuvoirs à bétail rafraîchira certains : la montagne, parfois, sait aussi être indulgente. En haut des cols, le cœur et les poumons remercient cette pause providentielle.

Une descente sur piste engazonnée dans les alpages, vaches et ornières, précède la forêt domaniale du Gargas où le GR50 déroule des dizaines de lacets ludiques jusqu'au Villard. Le regard file entre deux virages vers le Vercors, massif voisin qui semble, depuis ici, presque à portée de main.

On remonte légèrement pour longer ensuite le canal de Valbonnais jusqu'au Périer pour la pause déjeuner, avant de reprendre vers le col d'Ornon par une belle piste et un joli single enherbé, rapide et fluide. Le vélo, ici, cesse d'être un outil de souffrance pour redevenir un jouet.

À la Palud, un dernier poussage pour franchir la rivière rappelle, une fois de plus, qui commande vraiment sur ce genre d'itinéraire.

Bourg-d'Oisans referme cette étape en douceur, sur une belle piste cyclable, avant de retrouver le monde urbain, avec ce petit pincement qu'on ressent toujours en quittant le silence pour le bitume et les klaxons.
👉 Étape 3 sur UtagawaVTT : Corps → Bourg-d'Oisans
Étape 4 – Auris-en-Oisans → Serre Chevalier : la Meije nous regarde
Celle-ci compte parmi les étapes cinq étoiles du parcours. On commence par un transfert en bus VFD jusqu'à Auris-en-Oisans, pour s'épargner une remontée sur route et gagner directement les plus beaux sentiers de l'Oisans. La cheffe de la gare des bus, du cru, nous donne ses conseils pour les endroits à ne pas manquer sur le plateau d'Emparis, ces recommandations glanées au hasard d'un échange valent tous les guides du monde réunis.

Le sentier en balcon au départ d'Auris, technique et éprouvant, surplombe le lac et le barrage du Chambon, la station des Deux Alpes au loin ; il nous conduit entre Mizoën et Besse, suspendu entre deux mondes, celui de l'eau turquoise en contrebas et celui, minéral, qui nous attend plus haut.

Le groupe se sépare en deux : une partie suit la trace originale par Besse, l'autre, échaudée par la technicité du parcours d'approche, prend la piste par Mizoën en espérant plus de fluidité (un pari qui s'avérera discutable). On ne refait jamais tout à fait le même voyage, même côte à côte.
Le plateau d'Emparis se gagne par la route qui monte à Besse puis par la piste : huit kilomètres bien roulants, mille mètres de dénivelé, jusqu'au col Saint-Georges où le Pic Blanc, point de départ de la fameuse piste de la Mégavalanche depuis la station de l'Alpe d'Huez, est visible au loin.

Pause déjeuner au gîte du Fay ou une copieuse tartiflette nous fait aimer cette halte. L'après-midi, le col du Souchet et un détour vers les lacs du plateau offrent leur miroir immobile : la Meije et ses glaciers qui s'y reflètent, l'un des plus beaux tableaux de tout le Tour des Écrins. Le silence, ici, a quelque chose de sacré. On reste contemplatifs devant ce chef-d'œuvre de notre planète.

L'évolution sur le plateau, en single au creux des prairies, tient de l'enchantement. On roule sans effort apparent, porté par le paysage plus que par les jambes.

La descente sur le Chazelet puis La Grave ne tergiverse pas : raide, cassante, elle punit sévèrement l'inattention. Le plaisir contemplatif du plateau est déjà loin ; ici, on pense à ses roues et à rien d'autre. Les plaquettes chauffent les disques.

La Grave puis Villar-d'Arêne nous accueillent à bras ouverts sous l'œil bienveillant des sommets alentour. Ces villages savent que l'effort restant, avant de basculer dans la vallée suivante, est encore conséquent et leurs terrasses semblent aménagées tout exprès pour la halte qu'on ne saurait refuser.

Le torrent qui descend du glacier gronde comme pour rappeler d'où vient toute cette eau qu'on a croisée depuis le matin.

Un dernier regard vers l'amont, où les sommets se dressent encore, blancs et sourds à notre fatigue.

Un oratoire de pierre veille sur le chemin, comme il en existe tant dans ces vallées où l'on a longtemps prié pour que les cols pardonnent. Depuis le col du Lautaret, gagné à la force des jambes et de quelques poussages dans les hautes herbes, on s'ouvre à la vallée du Briançonnais.

Pour terminer la journée, une dernière descente de six kilomètres serpente, ludique et variée, à travers les sentiers de Serre Chevalier. On arrivera au Monêtier-les-Bains rincés de fatigue, mais la qualité de l'hôtel nous offrira une nuit aussi réparatrice que méritée.

👉 Étape 4 sur UtagawaVTT : Auris-en-Oisans → Le Monêtier-les-Bains
Étape 5 – Le Monêtier-les-Bains → L'Argentière-la-Bessée : le chemin du Roy
La journée s'annonce grandiose, et elle commence pourtant par un repos : pour rejoindre le Pont de l'Alp, on monte tous en camion, certains devant, d'autres derrière avec les vélos. Il n'y a que quelques kilomètres à gagner ainsi, mais l'étape est longue, et il ne s'agit pas d'en manquer une miette par manque d'énergie.

Sous l'imposante aiguille du Lauzet, on démarre avec une montée franche pour nous amener au chemin du Roy. Il porte bien son nom : mélèzes, myrtilliers, sentier ludique qui bascule soudain, à une bifurcation, dans une raideur extrême ; on y pousse le vélo plus qu'on ne tente de le piloter.

L'effort des jambes et des moteurs électriques est récompensé par un balcon suspendu au-dessus des hameaux de Serre Chevalier, le massif des Écrins qui se dévoile sans pudeur jusqu'au col de Granon. C'est, à n'en pas douter, l'un des instants de grâce de cette itinérance.

Les sommets des Écrins, à notre droite, s'étendent majestueusement et observent notre progression de fourmis avec cette indifférence tranquille propre aux géants.

Puis la descente sur Briançon change de morale : d'abord douce dans les prairies, elle devient ensuite franchement technique, cassante, hérissée d'épingles. Elle exige qu'on redevienne très sérieux pour l'absorber avec plaisir plutôt que de la subir.

La concentration, l'expérience et l'instinct nous sauvent de cette partie ardue où l'on mettra plusieurs fois pied à terre dans les passages les plus engagés.

La brasserie du Casino de Briançon nous récupère pour une pause revendiquée avant la seconde partie de la journée, plus roulante et moins spectaculaire mais tout aussi physique : montée régulière, réserve naturelle, longue descente d'une dizaine de kilomètres. Au choix pour finir : la piste sage ou le single engagé. On aura les deux. On ne remercie jamais assez ceux qui tracent ces beaux circuits.
👉 Étape 5 sur UtagawaVTT : Le Monêtier-les-Bains → L'Argentière-la-Bessée
Étape 6 – L'Argentière-la-Bessée → Embrun : la boucle est bouclée
Cinq jours dans les jambes, et il en faut encore un. La nuit n'a pas été reposante : la canicule a rendu les chambres de l'hôtel étouffantes, et la climatisation n'est pas encore arrivée dans les vallées de montagne. On repart néanmoins, parce qu'un raid ne se négocie pas au réveil.
On grimpe la vallée du Fournel vers d'anciennes mines d'argent exploitées dès le Xe siècle, vestiges muets d'une autre économie. La route qui permet de débuter cette ascension passe sous l'horloge du village, perchée sur une crête et visible à 360 degrés, sentinelle incongrue qui semble avoir figé le temps quelque part entre le siècle des mineurs et le nôtre.

La piste de montée, régulière, au col des Lauzes s'avale d'un coup. Le col et son lac précèdent une descente technique jusqu'à Chastellier, puis traversée de la rivière Biaysse et nouvelle montée au col des Combes.

La piste forestière, longue et roulante, redescend vers Mont-Dauphin ; on y reprend un rythme presque contemplatif, celui des grandes lignes droites où l'esprit vagabonde autant que les roues.

On rejoint la Durance pour une pause au bord de l'eau, kayakistes en contrebas, indifférents à nos cinq jours de poussière comme nous à leur discipline.

Après avoir longé le ballast ferroviaire qui n'en finissait pas et une montée vers Saint-Sauveur, la dernière bascule, aux alentours de 1 300 mètres, ramène droit sur Embrun. Et voilà qu'Embrun et le lac de Serre-Ponçon réapparaissent avant l'orage, fidèles, comme au premier matin.
La boucle se referme sur elle-même.
👉 Étape 6 sur UtagawaVTT : L'Argentière-la-Bessée → Embrun
Épilogue : ce que la montagne ne rend pas
Au compteur final, un peu moins de 400 kilomètres et plus de 13 000 mètres de dénivelé positif. Ces chiffres, même exacts, ne disent presque rien. Ils mesurent l'effort ; ils ne mesurent pas ce qui reste, une fois l'effort oublié.
Ce qui reste, c'est le lac de Serre-Ponçon en ouverture et en clôture du voyage, comme une rime, ou une épanadiplose, comme dirait le poète. C'est la Meije vue depuis les lacs du plateau d'Emparis, le col de Lière dominant Notre-Dame-de-la-Salette, le chemin du Roy suspendu au-dessus de Serre Chevalier. C'est aussi, et peut-être surtout, ce qu'un compagnon de cordée résumait un soir, sans emphase : « le plus beau n'était peut-être pas les montagnes. C'était cette équipe, faite de bienveillance, d'entraide et de respect. » On part avec ses cuisses et son orgueil ; on revient avec des prénoms, des visages et de l'amitié.
La montagne ne rend jamais rien qu'on ne lui ait d'abord donné. Nous lui avons donné nos jambes, notre sueur et un peu de notre suffisance de citadins. Elle nous a rendu des glaciers, des cols, des silences, et cette certitude tranquille qu'on y retournera.
Reste une question, la seule qui vaille désormais : à quand votre Tour des Écrins ?
Informations pratiques
Itinérance basée sur le Grand Tour des Écrins VTT – Grande Traversée VTT FFC
- Boucle : Embrun → Ancelle → Corps → Bourg-d'Oisans → Le Monêtier-les-Bains → L'Argentière-la-Bessée → Embrun
- Distance : environ 384 km selon le tracé officiel (~400 km parcourus avec les liaisons)
- Dénivelé cumulé : environ +15 300 m / -16 500 m
- Durée : 6 jours / 5 nuits
- Niveau : Très difficile, nombreux passages engagés
- Type de parcours : VTT / VTTAE, avec camion et logistique d'assistance dédiée, pour changer de batterie à mi-parcours